Focus sur les pervers en entreprise

 

Comment les détecter ? Comment s'en prémunir ?

 

La perversité est à la mode.

 

De plus en plus de femmes découvrent que leur compagnon est un pervers, et certains hommes s'interrogent à leur tour sur leur épouse. Ces supposés pervers ne restent pas dans la sphère privée : ils gagnent peu à peu le monde de l'entreprise. Rien d'étonnant : un homme pervers ne change pas sous prétexte qu'il se trouve dans un cadre professionnel.

Comme pour le burn out, on peut se demander si les pervers sont réellement plus nombreux ou si le phénomène est simplement mieux connu, donc mieux identifié. Savoir si notre époque engendre davantage de burn out ou de perversité a certainement son intérêt, mais cet article a d'abord une visée pratique : proposer quelques repères pour identifier les vrais pervers en entreprise.

Voici la démarche que je vous propose, en quatre temps : comprendre ce qu'est vraiment un pervers, apprendre à le reconnaître, voir comment il agit dans l'entreprise, puis savoir comment s'en protéger.

 

1. Comprendre : qu'est-ce qu'un pervers ?

 

Dans l'usage courant, un pervers est une personne qui aime faire du mal et nuire à autrui. En psychopathologie, telle qu'elle a été et reste étudiée, les choses sont un peu différentes…

Selon le DSM-5, manuel international de psychiatrie, le pervers est une personnalité narcissique : il surestime sa valeur et ses capacités, et supporte très mal les critiques et les désaccords, qu'il vit avec un sentiment de rage, de honte et d'humiliation. Il projette des fantasmes de réussite, de pouvoir, de création exceptionnelle. Il réclame sans cesse l'admiration des autres, dont il attend la confirmation régulière de sa prééminence. Il est dénué d'empathie, tout en attendant tout des autres, jusqu'à les exploiter pour ses relations personnelles. On remarquera que cette définition n'est pas exempte de jugements de valeur…

En 1986, Paul-Claude Racamier en propose une autre, qui permet, me semble-t-il, de prendre davantage de distance. Pour lui, la perversion narcissique est, chez un individu, une organisation durable, caractérisée par la capacité de se mettre à l'abri des conflits internes, en particulier du deuil, en se faisant valoir au détriment d'un objet manipulé comme un ustensile ou un faire-valoir.

 

Une structure qui ne change pas

La perversité fait partie des trois structures identifiées par Freud : la névrose, la psychose et la perversion. Et toujours d'après lui, « on ne devient pas pervers, on le demeure ». La théorie psychanalytique freudienne implique que nous appartenons tous à l'une de ces trois structures, et cela pour toute la vie. Si quelqu'un a une structure perverse, cela ne changera donc jamais.

 

Trois signes clés

En gros, trois éléments sont clés pour identifier une personnalité perverse :

  1. L'absence d'empathie. Le pervers sait parfaitement feindre l'empathie, mais il n'en éprouvera jamais réellement. C'est là, je pense, le premier trait caractéristique. Pour lui, l'autre est un objet, quelque chose de vide qu'il remplit de son désir. Il est donc le plus souvent incapable d'empathie, sauf pour lui-même : une personne qu'il ne peut investir narcissiquement, c'est-à-dire qui n'est pas là pour le mettre en valeur, ne déclenchera jamais chez lui une empathie sincère.
  2. L'intolérance à la frustration. La frustration remet en cause son pouvoir et sa puissance ; elle lui est donc insupportable. En psychanalyse, on dit que le pervers est dans le déni de la castration, c'est-à-dire qu'il ne peut pas renoncer à l'idée d'être tout-puissant. Face au fait de ne pas l'être, il se dit : « Je sais bien, mais quand même. » De même, perdre contre son gré un objet qu'il a investi (une personne) lui est impossible : il préfèrera la briser plutôt que la laisser partir, même s'il l'a désinvestie, c'est-à-dire même s'il ne lui portait plus réellement d'intérêt. Il est très difficile d'imposer sa volonté à une personnalité perverse.
  3. L'absence de conflit moral. Il ne se remettra jamais sincèrement en question, ne se demandera jamais s'il a bien agi, s'il a blessé l'autre, s'il a été maladroit… Le doute ne l'habite pas, sauf lorsqu'il s'agit de mesurer l'étendue de sa puissance : là, il en veut toujours plus et doute toujours d'en avoir assez.

 

Ces trois signes se traduisent, au quotidien, par des attitudes que l'on peut apprendre à repérer.

 

Il est charmant

Si votre boss ou votre employé est charmant, séduisant, enjôleur, cela peut être un signe. Le pervers sait en effet repérer le désir de l'autre, ce qui lui plaît, pour lui ressembler. On le qualifie souvent de « caméléon ». Sa personnalité est polymorphe : il joue sur des registres très différents et passe de ce qui ressemble à de l'empathie à la froideur la plus extrême.

Il choisit sa cible

Son attitude dépend de la personne qu'il a en face de lui, et qu'il a choisie. Le pervers a besoin de faire des focus : il tire son excitation de la concentration qu'il porte sur une personne donnée.

Il aime avoir un témoin

Ce n'est pas toujours le cas, mais très souvent, le pervers aime qu'un regard extérieur se pose sur ses actes. Ce témoin devient un complice plus ou moins forcé de ses comportements.

Il a une très haute idée de lui-même

Il est réellement convaincu de sa suprématie, physique ou intellectuelle, et se pense un être supérieur. Il a besoin d'un public permanent pour l'attester. Très confiant en lui et en ses capacités, il accomplit parfois de grandes réalisations : il a de l'audace et pas de scrupules.

 

Ses comportements caractéristiques

  • Il se passionne de façon presque exclusive pour une personne, puis son intérêt change du jour au lendemain : c'est le patron qui a toujours un chouchou du moment. Cet intérêt n'est qu'un intérêt de façade : l'autre n'existe pas pour le pervers, et ne pourra jamais exister. Il peut alors se montrer extrêmement en colère, ou, à l'inverse, extrêmement passionné, tant que l'autre est l'objet de son intérêt.
  • Il aime le duel, le tête-à-tête, qui lui permet de jouir de sa supériorité sur l'autre et de son emprise. Le face-à-face l'amuse davantage qu'une confrontation avec une entreprise, un groupe ou une entité plus diffuse.
  • Il adore les règles établies, pour mieux les utiliser ou les détourner en sa faveur. Il peut paraître très scrupuleux à l'égard de la loi, mais c'est pour lui un défi à contourner, un moyen de montrer une fois encore combien il est fort.
  • Il génère de l'angoisse autour de lui. Sans qu'on sache bien pourquoi, ces personnalités mettent mal à l'aise : elles ne sont pas angoissées elles-mêmes, mais projettent leur angoisse sur les autres.

Attention aux étiquettes

Il me semble utile de savoir détecter les vrais pervers plutôt que de coller cette étiquette à toutes les personnes aux comportements nocifs. N'est pas pervers qui veut !

 

3. Le pervers dans l'entreprise

 

Le pervers aime dominer, donc diriger, mais on ne le trouve pas uniquement parmi les dirigeants : on peut le rencontrer à tous les niveaux de l'entreprise, de l'ouvrier non qualifié au dirigeant. Il peut être un homme comme une femme, puisque les mécanismes de la perversion sont identiques.

On trouve cependant vraisemblablement une surreprésentation des pervers parmi les personnes à responsabilités, par rapport au reste de la population. Leur intolérance à la frustration les pousse à viser des responsabilités importantes, censées leur donner davantage d'autonomie, et leur confiance en eux les y aide.

Pervers ou harceleur ?

En entreprise, les harceleurs sont souvent, en fait, des pervers. Les pervers sont dangereux et sont parfois confondus avec les harceleurs, ce qu'ils peuvent être de deux façons : en harcelant eux-mêmes, ou en prétendant en permanence qu'ils sont harcelés.

 

4. S'en protéger

 

Le début de la réponse peut paraître cynique : on ne peut pas faire grand-chose face à un pervers, puisqu'il ne pourra jamais changer. La seule solution consiste donc à s'en protéger au maximum, car il n'y aura jamais d'issue positive dans des relations avec lui, fussent-elles professionnelles.

Refuser les jeux psychologiques

Il convient en particulier de refuser de participer aux jeux psychologiques auxquels ces personnalités voudraient nous faire jouer. Ce concept, issu de l'analyse transactionnelle (Eric Berne), désigne le fait que des individus nous invitent, consciemment ou non, à jouer à des jeux dont l'issue ne peut être favorable. Parmi les jeux préférés du pervers, on peut citer les suivants :

  • « Ce n'est pas moi, c'est vous qui êtes pervers. »
  • « Je suis la victime, vous êtes le bourreau », ou « Je suis une victime, venez me sauver. »
  • « Attrape-moi si tu peux » (montre-moi que tu es assez malin pour me coincer).

Garder ses distances

Dans tous les cas, le pervers laisse autour de lui une sensation d'effroi et d'angoisse. La meilleure attitude est donc de l'éviter, quand c'est possible. Si vous êtes contraint de travailler avec un pervers, restez toujours dans un cadre strictement professionnel. Soyez vigilant en permanence, et alertez-vous dès que vous vous sentez angoissé : c'est l'indice que vous commencez à être sous emprise.

Le pervers ne se rencontre pas qu'au travail : il peut aussi être un parent. C'est l'objet de l'article suivant.

 

 

Parent pervers, relations perverses ?

 

Le pervers ne se rencontre pas qu'au travail : il peut aussi être un conjoint, ou un parent. Cet article s'intéresse à ce dernier cas et à ses effets, à l'âge adulte, sur les relations sentimentales. Il s'appuie sur les définitions données dans l'article « Focus sur les pervers en entreprise ».

Je constate dans ma pratique que 80 % de mes patients pris dans des relations perverses ont eu au moins un parent pervers.

Ce fait n'a jamais été documenté scientifiquement, et je doute qu'il puisse l'être un jour. Comment, en effet, établir sur un échantillon concluant qu'une personne dont il serait clairement établi qu'elle est en lien avec une personnalité perverse (chose déjà impossible) avait bien réellement un parent pervers, ce qui nécessiterait un interrogatoire clinique approfondi du parent ? Cette forte corrélation jette néanmoins un éclairage utile pour aider les personnes à comprendre ce qui se joue pour elles dans les relations d'emprise.

Lorsqu'une de mes patientes, par exemple, s'interroge sur sa relation sentimentale et se demande si son compagnon ne souffre pas d'un manque absolu d'empathie et n'exerce pas une certaine forme de domination, j'enquête systématiquement sur ses parents, et je suis rarement détrompée.

Pour devenir la proie d'un pervers, il faut, mais pas toujours, avoir une faille ouverte en soi, et cette faille date souvent de l'enfance. Voyons comment un parent pervers la crée.

 

1. Le parent pervers : de qui parle-t-on ?

 

Rappelons l'essentiel : le pervers est incapable d'empathie, ne supporte pas la frustration et ne connaît pas de conflit moral. Ces quelques définitions éclairent ce que peut être un parent pervers. Il n'est au fond préoccupé que de lui-même et voit ses enfants, dans le meilleur des cas, comme des extensions narcissiques de sa personne. Ils n'existent pas en tant qu'êtres autonomes : ce sont des objets.

Le parent pervers, c'est par exemple :

  • le parent hyper sympa, qui promet mille choses et n'en fait pas une, qui fait « l'enchanteur » avec les enfants parce que cela le valorise, mais manque tous les rendez-vous importants pour l'enfant ;
  • le parent qui dénigre, compare, souffle le chaud et le froid, et dont on sait qu'il peut vous rayer de la carte ou vous oublier dès que cela l'arrange ;
  • le parent qui a des préférences changeantes dans la fratrie, investit et désinvestit au gré de ses intérêts, et provoque de la compétition entre ses enfants pour rester maître du jeu ;
  • le parent qui expose sa vie intime, plus ou moins explicitement, auprès de ses enfants, se vante de ses conquêtes et traite son enfant comme un copain, sans respect de sa place d'enfant ;
  • celui qui vous trouve parfait, puis tellement décevant.

La liste est infinie, et aucun de ces comportements ne suffit à lui seul à prouver que la personne est perverse : ce sont de simples exemples de manifestations possibles d'une personnalité perverse.

 

2. Ce que vit l'enfant

 

Un besoin d'être vu qui ne sera jamais comblé

L'enfant peut paraître survalorisé, hyper-investi, mais il n'est jamais vu vraiment pour lui-même. Cela crée chez lui, dès tout petit, un besoin viscéral d'être vu et reconnu pour ce qu'il est, un besoin qui ne sera jamais comblé.

L'enfant parfait et l'emprise

Très souvent, cela produit des enfants parfaits. Ils ont le fantasme que, s'ils sont en tout point conformes aux projections du parent pervers, ils seront enfin vus : ils deviennent premiers de classe, compétiteurs sportifs, très vite adultes… Mais cette course est sans fin, car ils ne seront jamais aimés pour ce qu'ils sont, puisque cela n'existe pas pour ce parent.

S'ils s'opposent à lui, ils sont punis ou exclus, car ils doivent rester à la place de l'objet parfait : la rébellion est impossible. Souvent, ils comprennent que, s'ils ne se soumettent pas, ils seront très vite rejetés, ce qui fait partie de l'emprise qu'ils subissent : se soumettre ou se démettre. Il en résulte des liens d'attachement très insécurisants pour l'enfant ou l'adolescent, qui comprend que la relation la plus intime pour lui n'est ni solide ni stable.

 

3. Devenus adultes : la répétition dans les relations sentimentales

Devenus adultes, ces enfants gardent le fantasme d'être enfin, pour quelqu'un, l'objet parfait. Toute leur enfance, ils ont voulu être simplement « vus » ; ils tenteront de prendre leur revanche à l'âge adulte.

Ils rechercheront ainsi des personnes qui auront pour eux une attraction forte et soudaine, et qui sembleront prêtes à tout, tout de suite. Ils seront touchés par la violence de l'attachement que l'autre semble leur offrir, et par sa volonté absolue de les « vouloir », eux. Cela ouvre la voie à de nouvelles relations perverses : ils sont de nouveau mis à la place d'objet et, petit à petit, deviennent pour le pervers qui les a investis des objets moins parfaits, décevants. Ils revivent alors le sentiment de pouvoir être « désinvestis » d'un instant à l'autre.

 

4. Comment s'en dégager

 

La première difficulté est d'accepter, quand c'est le cas, qu'un des parents puisse avoir une personnalité perverse. En psychologie, on sait que toute la personnalité de l'enfant, puis de l'adulte, tend à défendre les figures parentales qu'elle a eues, sur le plan conscient comme inconscient. Admettre qu'un parent ait pu être défaillant relève donc presque de l'impossible pour beaucoup de gens. C'est d'ailleurs pour cela qu'ils n'arrivent pas à s'échapper de relations sentimentales perverses : quelque part, ce serait invalider le comportement que leur propre parent a eu avec eux.

Ensuite, il convient de se donner à soi-même ce que l'on n'a pas reçu : un sentiment inconditionnel de sa valeur. À chacun de se traiter comme un être humain digne de respect, dont il faut prendre le plus grand soin, sans dépendre uniquement de la valeur conférée par le regard des autres. Le programme est difficile, mais c'est la seule voie permettant de prendre sa place dans la vie et d'en jouir.

Cela me tenait à cœur de partager ma vision de cet enchaînement de relations. J'ai décrit dans cet article des tendances : il est caricatural, et rien n'est à prendre au pied de la lettre. C'est une tentative d'explication d'un schéma que j'ai pu observer parfois, chez certaines personnes : parents pervers, relations perverses, c'est « la double peine ». Parce qu'on a eu un parent pervers, on est plus à risque de vivre, dans ses relations sentimentales, au moins une fois, une relation avec un profil pervers. Il est compliqué de sortir de ce schéma, car cela demande une compréhension intime de ces mécanismes pour s'en défaire.

J'espère y avoir contribué.

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Mon livre "le burn out par ceux qui l'ont vécu" est actuellement en librairie.

 

 

 

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